C'est un jardin aimable où sont des anémones,
Une balançoire bancale et un bouquet
De pelouse fort mal élevé. Quelques faunes
A l'antique printemps y ouvrent un caquet...
Le crapaud grassouillet, débonnaire et placide
S'y arrête parfois dans sa migration
D'un paradis à l'autre; on dirait d'un lucide
Esprit le mouvement... Quel bon d'exception!
Moi, je méditais, là, ma pénible carrière,
Jouissant de la vue d'un arôme émouvant
Et la pensée perchée par dessus la barrière,
Quand une voix novice et véritable encore
Au bourdon printanier vint me ressuscitant :
Ma fille discutait avec une égrégore.
© Editions Saravah
La première fois que je vis
Rire son très jeune visage,
Elle montrait un cou ravi,
Etant assise, aimable usage,
Comme un ludique farfadet,
Dessus l'épaule de ma mère;
Et ce jeune et gai muscadet
Rendait le son, oh ! ma commère !
De bracelets dégringolants
Du haut d'une fraîche cascade !
Et ce phosphore lumineux
Et cancanier comme une treille
Etait une eaux de Molineux
Dans un charivari d'abeilles
Ou bien dans un palais d'été
La course nue des jeunes filles
Dont les pieds blancs et tout mouillés
Giflent le marbre où des jonquilles
Sont renversées, des colibris
Eparpillés; je vis la joie !
La joie ! Petite, écoute bien,
La joie descendant la colline
Avec ses beaux genoux sans rien
Autour et sa lèvre mutine.
La joie, ma fille ! et le sénat
Tout remué, vieille marmite,
Soupire dans ses cadenas
En te voyant, jolie truite,
Pétiller dans les beaux ruisseaux
Qui dévalent de tes bras tendres
Et j'adore te voir, faisceau
De muguet sur du palissandre
Enluminer mon bon travail,
Mon austère et fol ermitage,
Opiniâtreté de bétail
Dedans son tellurique stage.
La deuxième fois, j'entendis
La fuite de sa voix heureuse,
La solitaire psalmodie
Dedans le chant de l'amoureuse;
Et l'eau, ruisselant sur l'émail,
Chantant sur les miroirs sonores,
Etait un choeur dans ce sérail
Qu'est le bain de l'épouse encore
Nue; ma fille, je te le dis,
J'ai entendu chanter la joie.
La joie ! Petite, écoute bien
Son charivari de sirène
Et sa bonne tête de chien,
Son bazar de fête foraine
Et ses beaux yeux lors du retour
Et son huitième anniversaire;
Et l'hymne des coloratures
Ou l'oeuvre du saint qui macère.
Et quand tout est passé,
Je veux dire l'enfance
Et quarante ans cassés,
Quand la joie devient panse
Oh ! ma belle, on dirait
Qu'une bête et méchante
Bête en nous se distrait
De ce qui nous déchante;
Qu'il est un peu plus dur
A chaque jour qui passe
De s'asseoir sur le mur
Où l'on fait des grimaces,
Et pour te dire tout,
Je me fais parfois honte;
Et ces vilaines toux,
Ces "Vous" que l'on me conte
Sont les sinistres instruments
Qui peu à peu séparent l'âme
D'avec son las récipient,
Ces instruments dont nous pouffâmes
Du temps de notre meilleur temps.
Enfin, lors, c'est en conscience
Que je savoure en tes huit ans
L'aloi de joie et de science
Qui me ravit la tierce fois
Que je la sus dans tes gambades:
La joie, ma belle et bonne humeur,
Qui est dans toi comme l'ivresse
Dans le flacon et la rumeur
D'un beau soleil dans la caresse
De ses rayons aux blancs balcons
Orientaux, comme la palme
Dans la fraîcheur du doux cocon
Où le sérail, parfois, se calme.
© Editions Saravah
d'après "La mort de la vierge" de Rembrandt.
Les docteurs sont autours, les papes et la crosse
Et l'enfant de choeur et le vieillard curieux.
On hésite, on se presse, on n'ose être féroce,
On n'ose plus montrer la douleur du lépreux.
On pose ses genoux, comme on est en souffrance
Et, le front au fichu, le quotidien ne sait
Qu'un indicible ennui, déjà comme une errance
Où le mensonge jouit. L'acteur et son portrait...
Ecartez ce rideau qui nous déchire l'âme !
Doucement, doucement... Les vieillards sont âgés !
Bienvenue aux adieux, la voilure se pâme !
Je ne peux pas croire cette femme cachée !
Sa nuque corrompue excite la mâchoire...
C'est la vie qui dit merde à la mort de Marie !
Sous ses jupons froissés, je sens l'envie de croire.
Son cul est un acide où fond le saint esprit.
On entend des appels ! Ce sont eux ! Les ministres
Insatiables de Dieu, questeurs effrayants
Avec leurs bras déjà trop grands ouverts, sinistres !
<< Seigneur, pitié pour nous ! La grâce aux suppliants !
Seigneur, encore un peu de la bonne souffrance.
Seigneur, faites fermer ce livre ouvert trop grand !
Donnez-moi du raisin, allons ma bonne errance...
Que me veulent ces gens ! Que me veut cet orant ?
Abandonnez ma main, ouvrez cette tenaille !
Mère, ils me font si mal, abandonnez ma main...
Les docteurs ne sont pas de ces hommes de paille
Qui pour un jeune sein vous laissent en chemin.
Qui donc est ce pape, qui est son acolyte ?
Je ne suis pas d'ici ! Que font donc les rabbins ? !
Je t'en supplie docteur, vois, prends cette hittite
Ce ne sont que barbares, curieux, robins >>.
Sa tête a chaviré sur la moiteur des bures;
Une odeur inconnue remémore aux vivants
L'abjecte prépotence de ce qui n'a cure
Des humeurs de l'esprit : le relent du dedans.
On apporte les draps, les couvertures rêches,
On la borde, on rafraîchit de parfums son front
Que travaille un souci et l'ombre d'une mèche.
Que ne sait-on mourir comme les bêtes font...
Dehors sont les arbres, les fleurs et la lumière.
Sûrement les enfants s'amusent gravement
Dans une flaque de soleil à la lisière
D'une orangeraie où somnolent des gitans.
Et que dit-on à son Dieu
Quand l'hiver nous a ruiné ? !
Et de nouveau les agitations, la fièvre,
Les gestes sans noblesse, tremblements idiots,
On comprend la laideur et son travail d'orfèvre,
Parfois, on l'aimerait toute nue, sans maillot,
Vertueuse et polie, mais elle est dégueulasse,
Elle fait dans ses dessous, Seigneur ! quel travail !
L'oeuvre du créateur bien souvent dans la crasse
Déploie ses métamorphoses, comme au sérail
Les maures font. Seigneur que votre maïeutique
Est horrible ! On dirait de votre serviteur
Les souillons raturés ou d'un âne la trique
Et pourquoi pas la mort, fertile, de la vierge !
© Editions Saravah
Alors que la petite était encore nue,
Endormie et saline, étonné de ce don
D'un dieu devenu fou, je scrutais la venue
D'un frisson sur la peau du corps à l'abandon.
Et la mer, au dehors, énervait les chevaux
Du dieu Poséidon pour que vît un poète
Se briser leurs crins blancs aux rochers de nouveau...
La soirée s'enflammait sur son ventre d'athlète.
Quand les années viendront -Rappelle-toi mon âme...-
Se souvenir à moi de leurs crédits d'antan,
Que répondrai-je alors à ces regards de blâme,
A cette pauvre tête enlaidie sous les fards,
A ces alexandrins, sonnets ou pauvres rimes ?...
"La soirée s'enflammait là où suait le nard !".
© Editions Saravah
